Jamais sans doute n’avons-nous eu autant besoin de nous accorder sur ce qui est vrai, puisque le climat, la santé, les technologies et la vie démocratique appellent des décisions communes. Or cet accord est devenu difficile à obtenir. Des siècles de méthode scientifique n'empêchent ni la circulation massive de fausses informations, ni la fabrication délibérée du doute par des intérêts organisés, ni des modèles économiques qui récompensent l'indignation plutôt que l’exactitude.
L'intelligence artificielle générative ajoute une difficulté d'un autre ordre. Elle produit pour un coût quasi nul des textes plausibles dont l'origine est difficile à établir, et elle installe un rapport au savoir où une réponse « à peu près juste » paraît suffire. L'élève obtient ainsi des informations plausibles sans être confronté·e à la question de leur fiabilité.
La conférence défendra une thèse iconoclaste : l'appel à l'« esprit critique » ne suffit pas tant qu'il reste un mot d’ordre et il est contreproductif s’il appelle à un esprit de défiance. Car l'exercer demande paradoxalement de la confiance dans les critères et les institutions qui permettent justement d’établir ce qui est vrai ; et donc des connaissances issues de la philosophie et de la sociologie de la connaissance, une pratique effective de l'intégrité académique et une culture critique de l'intelligence artificielle.
L'école se trouve dès lors devant une tâche inattendue : transmettre des savoirs, mais aussi la manière dont ces savoirs ont été établis, discutés et validés. Permettre à l'élève de savoir des choses, mais aussi de savoir comment on s'est mis d'accord pour les tenir pour vraies. En apprenant à distinguer ce qui fonde une affirmation scientifique, une croyance religieuse, un message viral ou une réponse produite par une machine, puis à ajuster sa confiance en conséquence.